Bonjour tout le monde!
Me voila en mission a Madurai (Lucie se repose) pour rencontrer et questionner le programmateur d’une association axee sur la defense juridique des femmes. Mais plutot que de vous parler de ce sujet certes brulant, il faut absolument que je raconte (en resume) l’infiltration culturelle de choc vecue ces trois derniers jours…
En fait, les jours suivant mon dernier post ont ete assez calmes; lecture de livres indiens sur le developpement et la non-violence, rythmee par le debut des moussons (faut mettre les bassines sous les trous du toit dans la chambre) et les coupures d’electricite (parfois pendant des heures). Apprentissage du tamoul et enseignement de salsa a la bibliothecaire qui, par ailleurs, s’inquiete de sa future premiere fois avec le mari que lui cherchent ses parents (ils ont des criteres astrologiques tres exigents, apparemment). que La tranquillite n’etait brisee que par les matinaux et sonores combats de rats dans ma chambre (se disputant mes sacs plastiques pourtant uniquement emplis de cafards en vadrouille) et par la petite angoisse du soir, quand je rentre de la bibliotheque, de marcher sur un serpent (il parait que c’est la nuit que sortent les venimeux).
Ah si aussi, mercredi dernier on est allees avec la coordinatrice du CESCI dans un des 6 villages concernes par notre programme. Dans cet amas de baraques faites en branches friables et inondables, les gens etaient tres gentils, curieux, souriants. Enfin ce qu’on a pu en voir, car le seul lampadaire, qui tenait lieu de salle de conference, a soudainement lance des gerbes d’etincelle bleues et s’est eteint. On a donc discute a la lueur d’une petite bougie des principaux problemes, mais les hommes monopolisaient la parole, notamment pour protester contre le projet de leurs femmes d’aller 15 jours a la Janadesh (l’immense marche protestataire prevue par Ekta Parishad, l’asso de notre stage). Meme la coordinatrice a du mal a avoir la permission de son mari!! Ces grands garcons ne savant plus faire cuire le riz a force de n’en boire que l’alcool.
Mais le lendemain, c’est une autre dimension de l’Inde qui s’est devoilee, en acceptant l’invitation de notre maitre de stage a suivre son programme intensif de trois jours sur la non-violence. Pas le choix, il a offert le stage, une revue, et a meme propose de le remplacer un jour comme editeur… j’ai pas ose dire que je trouvais la revue pas tres pertinente et basee sur des arguments historiques et biologiques plus que discutables. “C’est different”, voila le politiquement et non-violemment correct.
Deja, il faut savoir que ce programme est organize par une universite de non-violence avec des etudes genre resolution des conflits. Ca met dans l’ambiance, et ca change radicalement de l’approche politique de l’IEP, cynique voire machiavelique (en meme temps peut-etre plus lucide). Ajoutez a ca le fait d’etre reveille a 5h30 du matin par la clochette d’un etudiant austere pour commencer a faire du yoga, ca acheve de trancher avec ses habitudes.
Pourtant, ca commencait pas top, comme truc; le premier enseignant etait tres repute et voyage beaucoup pour des seminaires, mais en toute non-violente correctatitude, il etait tres legerement a baffer!! Une espece de pretre sur de sa bedaine, Petri de bonne conscience et de boniments sur le “bien”, la “verite”, flattant ses clients dans le sens du poil et faisant un peu l’imbecile pour avoir l’air gentil. Il faut dire pour sa defense que les prieres qui ont precede son arrive et la vision du programme (cours sur l’amour de la vie…) m’ont rememore de maniere nauseabonde toute une soumission religieuse devant des termes creux et devant des stratagems pourtant bien pragmatiques.
Heureusement, notre maitre de stage est arrive avec des concepts un peu plus reflechis et des donnees un peu plus comprehensibles; l’enseignement de la non-violence est necessaire dans un monde ou le commerce des armes, official ou non, represente une immense coagulation de fric don’t une infime part pourrait a elle-seule eradiquer la faim dans le monde. Apprendre l’ecoute inter-culturelle et la (non) cooperation comme gestion des conflits parait utile quand on realize que les problems commencent dans la tete des gens et qu’on veut toujours des autres qu’ils changent sans commencer par soi.
Mais le plus etonnant, c’etait le yoga… un peu de gym fait du bien, mais essayez donc de rugir langue pendante et de vous forcer a eclater de rire au milieu de 37 adultes, vous verrez si c’est facile. Surtout que ceux qui y arrivent ont tellement l’air con!! Sauf le prof (un espece de Gandhi mais bedonnant et delure), qui avait vraiment l’air beatement heureux et illumine quand il rigolait… Autre ecueil yoggique, la relaxation. Au vu des horaires que j’ai mentionnes plus haut, vous comprendrez qu’on soit fatigue. Alors quand on vous somme de vous concentrer sur votre gros orteil droit, la c’est trop. La seule chose qui m’a empeche de m’endormir sur place, c’est le ronflement de mon voisin. Ensuite, autre etape dans le chemin menant vers la “vision” de sa respiration, de ses organs et de ses couleurs internes (oui oui, couleurs internes changeant avec les emotions), c’est la meditation… sauf qu’au lieu de voir la “lumiere blanche”, je ne voyais qu’une piece sombre avec une ampoule jaunatre qu’une gamine essayait de prendre. Je sais pas ce que ca veut dire, a part que j’etais completement a cote de la plaque! Il faut preciser que je n’etais pas en mesure d’”oublier mon corps”, comme le sussurait le maitre; etre assis en tailleur pendant 20mn me donnait des noeuds douloureux dans le dos et les epaules, un bouton de moustique me grattait le coude gauche et le choix malencontreux -ou alors tres vicieux- du menu du repas precedent (des pois chiches) me donnait une irresistible envie de larguer une caisse sonore au milieu des ces ames en quete d’evanescence.
Quoi qu’il en soit, j’ai appris les bienfaits du soja et des champignons (avec de l’education, il parait que des chats et des tigres ont domestique leur corps jusqu’a se contenter de vegetaux!), j’ai ecoute comment les centres psychiques pouvaient influencer les hormones et ainsi guerir du cancer, je sais maintenant comment faire bouger mon ventre sans respirer, j’ai ete contrainte de chanter, après deux chansons francaises bien athees (l’amant de saint jean et petite fille des sombres rues) une priere tamoule (mais ces priers interreligieuses sont quand meme tres belles, delicieusement dissonantes)… De fait, plusieurs cours faisaient un peu en…age de mouches sans dire concretement ou etait la limite entre la “verite” et le bourrage de crane, entre le “conflit” reconnu necessaire, et la “violence” inutile et destructrice.
Parfois, ca semblait aussi etre plus des ateliers psycho pour bourgeois voulant se rassurer sur leur longevite qu’un principe de militantisme social. Mais un illumine catho avec qui je partageais specialement peu d’opinions a dit “il faut s’aimer soi avant de pouvoir aimer les autres”, et j’ai eu envie de lui repondre que c’etait du narcissisme et que des gens crevaient a notre porte sans pouvoir attendre qu’on embrasse notre miroir. Mais je me suis dis merde, tu vas lui faire la morale alors qu’en France tu as tes petites activites pour ton bien-etre qui n’ont meme rien a voir avec une quelconque solidarite tiers-mondiste. Bon.
Malgre les barrieres culturelles qui font jauger cette experience depuis des prejuges occidentaux (en meme temps, c’est une position critique a ne pas negliger), j’ai pense a changer. Manger moins de viande, faire de la danse plutot que du combat… (ca c’est dur, car le karate quand meme, eh ben c’est cool).
On verra. L’autre changement culturel de ce programme concernait les rencontres; Vinut, dynamiq etudiante de 16 ans en commerce, avec sa soeur apathique de 18 ans et leur mere attachante. Toutes trois plus que bien en chair m’appelaient le bebe car je prenais moins de riz qu’elles et n’arrivait pas a le manger par aussi grosses poignees (euh oui, y a pas de couverts pour manger le riz en sauce)
Elles m’ont demande si c’etait vrai que les europeens ne savaient pas prendre de bain tout seul. Faut dire que l’hygiene pour eux, c’est plus important que l’electricite, a tel point que porter le meme pantalon que la veille est le comble de la honte sociale! Elles m’ont donc invitee dimache prochain pour me bourrer la panse et me faire faire une de leur tenue traditionnelle, et elles m’ont aussi invitee au marriage de leur cousine, dans un mois!! Je n’ose dire non, Lucie ne sait pas encore.
Une autre me propose de tourner dans un documentaire le mois prochain. Je lui ai repondu que je craignais les paparazzis (elle n’a pas compris).
Et puis, petit mot de la fin, il y a ce jeune type a la degaine des annes 60 (coiffure, pantalon taille haute et trompette, petite chemise a grand col…) qui repond au doux nom d’”Anus”…
Comme je l’ai dit au debut, la janadesh bouleverse un peu les programmes habituels, donc mon rythme de boulot sera sans doute ponctue de visites d’autres assos, ce qui implique sans doute un acces internet plus frequent… donc a la prochaine!
Poytuerein (au revoir en tamoul)